Atemporel.com : Avant ou après, autour ou avec ? Outrage et Rébellion, votre dernier roman publié chez Denoël annonce-t-il un sorte de cycle autour du Goût de l'Immortalité ?

Catherine Dufour : Non. Il s’agit d’un dyptique. Le goût de l’immortalité annonce l’émergence d’une dictature racontée par une femme très vieille, très riche, très cultivée et très seule. Outrage et rébellion raconte la fin de cette dictature, et le récit est fait par des gens très nombreux, très jeunes, très pauvres et très illettrés. L’environnement est le même, le ton est différent.


Atemporel.com : Le style façon "script de film" est pour le moins original, les thèmes abordés le sont tout autant. Y a-t-il quelques éléments pamphlétaires dans ce roman, que vous souhaitiez faire passer au lecteur ou est-ce un pur hasard (droits d'auteur, transformation consumériste de la société, déconnexion des élites,...) ?

Catherine Dufour : Il s’agit d’anticipation, c'est-à-dire de projection dans l’avenir des évolutions actuelles ou de leurs prémisses. Alors bien sûr, je spécule et ces spéculations sont sujettes à discussions infinies. On peut les prendre pour des évidences, ou pour des exagérations, ou pour de simples erreurs, ou pour une grosse crise de paranoïa. Certains sont ravis de la société de communication tous azimuts qui s’annonce, d’autres voient s’y profiler la moustache terrifiante de big brother. Les premiers trouveront donc qu’Outrage et rébellion tient du pamphlet et les seconds, de la fable timide.

Entendu. Soyons claire, alors : le monde esquissé à la fois dans Le goût de l’immortalité et dans Outrage et rébellion, personnellement, pour ma part et en ce qui me concerne, je pense que nous y allons tout droit quand nous n’y sommes pas déjà. Le clonage humain est sûrement déjà en test, et quant à la judiciarisation du culturel et à la privatisation de la créativité, nous y sommes en plein. Savez vous que Microsoft a breveté le clic et le double-clic ? En rédigeant ces deux livres, je n’ai pas du tout eu l’impression de faire du catastrophisme gratuit.


Atemporel.com : Encore une fois, ou devrais-je dire "comme pour vos autres livres", vous semblez véritablement documentée, voire d'une érudition insoupçonnée (l'a priori sur les auteurs de SF très certainement). Quel temps avez-vous passé en recherches sur ce livre en particulier ? Vous êtes vous entourée de linguistes ou de spécialistes ?

Catherine Dufour : Merci pour le compliment. J’ai passé deux ans sur ce livre, dont un an et demi d’ajustements techniques. C’était un effort que la structure polyphonique (succession d’interviews) du roman exigeait.

Comme il s’agit, à la base, ou plutôt : sur le plan de la réalité narrative, de la traduction en français d’un livre rédigé en anglais, lequel livre n’est lui-même que la novellisation d’un film multisensoriel (3D + odeur + toucher) en chinois, j’ai commencé par écrire Outrage et rébellion en anglais, et j’y ai inclus de nombreuses tournures chinoises. Logiquement, ce double tour de moulin linguistique et multisupport se sent, notamment à cause de certains anglicismes et de la permanence du langage parlé. Enfin j’espère.

La structure polyphonique m’a donné un mal fou : plus de 50 personnages s’expriment. Pour chacun, il a fallu que j’invente un physique, une biographie, une mentalité. Il a fallu que je le mette en scène avec sa voix, son champs lexical, sa façon de bouger, ses tics, sans oublier le contexte de l’interview : vêtement, éclairage, mais aussi humeur du moment, interaction avec l’intervieweur, etc. Ensuite, il a fallu que je tienne compte du fait que ces gens vivent les uns avec les autres, et partagent donc un certain nombre d’expressions et de façons de voir.

Ajoutez à ça que le langage parlé est un genre très, très délicat à manier, et vous comprendrez que j’ai beaucoup souffert. Mon but était de donner l’impression d’ « y être », ce qu’on appelle une impression d’immersion. C’était déjà le cas dans Le goût de l’immortalité. Tout ça pour dire que la partie documentation (notamment sur la musique japonaise et chinoise) a été importante, oui, mais pas si épuisante que cet ajustement choral.


Atemporel.com : Par moments Outrage et rébellion sonne comme un cri d'alarme de la culture et de la libre pensée francophile, comme mise en danger par les dérives sino-américaines. Vous représentez une des représentantes de la nouvelle vague des auteurs francophones, pensez-vous qu'encore aujourd'hui, des auteurs français influencent ou peuvent influencer le genre en conservant leurs french touch ?

Catherine Dufour : Le français va devenir un patois, conservé dans le formol par quelques chercheurs chenus, nous sommes bien d’accord. Est-ce grave ? Oui et non. Non, car les langues vivent et meurent comme tout le monde. Oui si tout ce qui nous attend à la place, c’est une planète dominée par un globish anglo-espagnol s’opposant à un mandarin simplifié et mâtiné de russe. L’écrasement des particularités culturelles au profit d’une unique culture saponifiée me navre.

Il ne s’agit nullement d’opposer le français au sino-américain, mais la particularité de chacun au rouleau compresseur du marché. Bon sang, quel lieu commun ! Mais « langue unique simplifiée », ça me fait irrésistiblement penser à « novlangue », ce qui ne me met pas le coeur en joie.


Atemporel.com : Et enfin pour ceux qui, définitivement, vous préfèrent en auteur pratchetien, y a-t-il en préparation une suite, ou un nouveau cycle de Quand les Dieux buvaient ? L'alternance a parfois du bon non ? :o)

Catherine Dufour : Oh oui ! Je sors d’ici une semaine les deux derniers tomes de ma trilogie en quatre volumes Quand les dieux buvaient. Et j’espère, oh oui, pouvoir écrire encore vingt tomes dans cette série. Il faut que je sacrifie une jeune vierge aux Dieux de l’Edition, vous croyez ?


(c) Patrick Imbert pour la photo de Catherine Dufour
Entretien réalisé en mai 2009 par Laurent Delin pour atemporel.com